Ces footballeurs venus du paradis

24 sept. 2009

De l’époque des premiers colons français aux toiles de Paul Gauguin et Jacques Boullaire, l’île polynésienne de Tahiti a longtemps symbolisé les formidables attraits d’un paradis tropical. Jusqu’à maintenant, le football ne s’était vu accorder que peu de place dans cette idylle, mais la surprenante qualification de l’île pour la Coupe du Monde U-20 de la FIFA, qui aura lieu ce mois-ci en Égypte, pourrait contribuer à tordre le cou à certaines idées reçues.

Une énorme croix blanche se dresse au sommet de la colline surplombant les installations du projet Goal de la FIFA dans la luxuriante vallée de Titioro, offrant là une source d’inspiration constante à la sélection Tahiti Nui (surnom local signifiant "grand Tahiti") pendant que celle-ci se prépare à faire des miracles au cours de la Coupe du Monde U-20 de la FIFA.

Les jeunes Tahitiens accordent beaucoup d’importance à la foi. Avant chaque match, ils se rassemblent dans les vestiaires pour chanter et prier. Mais ils veulent surtout croire en eux et en leur capacité à créer la surprise en dépit de leur statut d’outsiders. Leur inculquer une telle confiance en eux était la priorité du sélectionneur, Lionel Charbonnier, dont l’enthousiasme contagieux semble porter ses fruits à quelques jours de leur entrée en lice au Caire.

S’ils sont déjà entrés dans l’histoire en devenant le premier archipel océanien à se qualifier pour une compétition juniors de la FIFA, les amateurs de Polynésie française sont convaincus qu’ils peuvent continuer sur leur lancée, et ce, même si Tahiti va rencontrer trois des équipes les plus coriaces du tournoi : l’Espagne, le Nigeria, et le Venezuela, autre néophyte de la compétition.

Dès la première semaine, j’ai réalisé que je ne devais pas penser comme un Français. Je devais plutôt penser comme un Brésilien

Charbonnier, 42 ans, connaît la marche à suivre pour atteindre les sommets, lui qui était troisième gardien de l’équipe de France victorieuse de la Coupe du Monde de la FIFA sur ses terres en 1998. S’il ne s’attend pas à devenir rapidement champion du monde en tant que sélectionneur, l’ancien portier auxerrois peut cependant dresser des parallèles avec les inoubliables moments qu’il a passés avec les Bleus.

Éternelle doublure de Fabien Barthez et de Bernard Lama, Charbonnier avoue s’être senti gêné au moment de descendre en bus les Champs-Élysées le lendemain de la victoire française en Coupe du Monde. "Je n’étais pas certain de mériter ma place", se souvient-il. "Mais le fait d’être dans ce bus, et de voir tous ces gens, ça m’a fait réaliser que le football peut générer une joie immense. Depuis ce jour, j’ai décidé d’essayer d’utiliser le football pour apporter du bonheur. Je veux donc que mes joueurs soient heureux, et nous espérons également rendre les Tahitiens heureux".

À Tahiti, l’attitude des habitants, souriants et détendus, porte le nom de "fiu". On le confond parfois avec de la paresse. Avant même de poser le pied à Papeete, Charbonnier, qui bénéficie des conseils avisés de son ancien coéquipier à Auxerre et icône du sport tahitien, Pascal Vahirua, tenait à éviter cette erreur d’appréciation. "Les Tahitiens sont prêts à travailler dur, mais il faut savoir comment les prendre", dit-t-il.

Penser brésilien "Dès la première semaine, j’ai réalisé que je ne devais pas penser comme un Français. Je devais plutôt penser comme un Brésilien. Leur façon de penser, leur apparence, le climat, l’environnement, c’est presque comme au Brésil. Ils aiment s’amuser en faisant leur travail. Vous devez donc respecter leur culture si vous voulez en tirer le meilleur".

Charbonnier fait de son mieux pour s’intégrer. Tous les matins, il enfourche sa Vespa noire pour se rendre aux terrains d’entraînement financé par le programme Goal. Il arrive généralement vêtu d’un short et d’un t-shirt et se met immédiatement à plaisanter avec ses joueurs. L’affable Français n’a aucune prétention. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a revu ses critères à la baisse. Loin de là.

Après avoir décroché la Licence Pro UEFA, Charbonnier a fait son apprentissage dans le football amateur français, à Sens puis au Poitiers FC. Mais les exigences du football de club ont fini par l’épuiser, le conduisant à s’éloigner quelque temps des terrains, jusqu’à ce que le président de la Confédération Océanienne de Football et ancien international tahitien, Reynald Temarii, fasse appel à lui à la fin de l’année 2007.

C’était une proposition inhabituelle : partir à l’autre bout du monde pour s’occuper des équipes de jeunes d’une nation au passé footballistique sans relief. Mais l’ampleur de ce défi a stimulé l’esprit de compétition du Français.

Je rêve de marquer un but, peut-être contre l’Espagne, mais ma priorité est d’aider l’équipe à se qualifier pour le deuxième tour. Nous n’avons pas peur des autres équipes, ni des grands joueurs

"Quand je suis arrivé, tout le monde m’a dit : 'Pourquoi es-tu venu ici ?' Je leur ai répondu : 'pour aller à la Coupe du Monde'. Ils m’ont dit : 'tu es fou'. C’est peut-être vrai. Mais dans la vie, il faut être un peu fou. Bien entendu, c’était un sacré pari, mais je connaissais déjà certaines choses sur les joueurs tahitiens grâce à Pascal , donc je savais qu’il y avait quelque chose à faire".

La victoire de Tahiti dans les qualifications de la zone Océanie, acquise à l’issue d’un succès étriqué sur la Nouvelle-Calédonie, a vite donné raison à Charbonnier. Pourtant, l’histoire ne doit rien au hasard. À son arrivée, Charbonnier a immédiatement demandé à Temarii de permettre à son équipe d’évoluer dans la première division locale afin d’acquérir une précieuse expérience ainsi qu’une bonne condition physique.

Au départ, les autres clubs se sont montrés réticents, refusant de libérer leurs joueurs. Mais Temarii a pris position et soutenu son nouveau sélectionneur. Et après la qualification des jeunes Tahitiens en décembre dernier, toute opposition a disparu. Cette année, Tahiti Nui a une nouvelle fois participé au championnat, ce qui a encore davantage consolidé la cohésion collective et l’esprit de camaraderie du groupe.

"Nous ne sommes pas une équipe nationale, mais une équipe de club, et c’est là notre atout majeur", déclare Charbonnier. "Je travaille tous les jours avec ces joueurs et je vois clairement la différence. Ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et s’améliorent de jour en jour. Ils deviennent professionnels dans leur tête, et pour moi, c’est formidable d’en être témoin".

Professionnels potentiels Pour certains joueurs, devenir professionnel n’est pas qu’un état d’esprit, mais également un objectif. Charbonnier estime que "deux ou trois" de ses joueurs sont suffisamment doués pour décrocher des contrats en Europe, et plus probablement en France, la terre d’exil privilégiée des Tahitiens. Le jeune cousin de Vahirua, Marama, joue actuellement en Ligue 1 dans le club breton de Lorient, tandis que Temarii a lui-même passé deux saisons à Nantes dans les années 80.

Alvin Tehau est sans doute le candidat le plus sérieux pour devenir le prochain pensionnaire tahitien du championnat de France. L’année dernière, cet attaquant de 19 ans avait brillé lors de la victoire décisive face aux Fidji. Tout comme le reste de ses coéquipiers, Tehau sait que la Coupe du Monde U-20 de la FIFA est une formidable occasion de se faire remarquer.

"Le sélectionneur nous a dit que des recruteurs seront là-bas, et choisiront peut-être certains d’entre nous", a déclaré Tehau. "C’est une belle opportunité, pour moi comme pour chacun d’entre nous. Je rêve de marquer un but, peut-être contre l’Espagne, mais ma priorité est d’aider l’équipe à se qualifier pour le deuxième tour. Nous n’avons pas peur des autres équipes, ni des grands joueurs. Jouer contre eux peut nous aider à progresser. Nous sommes ensemble depuis plus d’un an et nous sommes comme des frères. Bien sûr, c’est déjà formidable de participer à la Coupe du Monde, mais nous pensons pouvoir créer la surprise".

Charbonnier partage également cet avis, lui qui a peaufiné la préparation de son équipe grâce à un stage d’entraînement intensif en France. Les Tahitiens arriveront en Égypte en pleine forme, concentrés et organisés.

Certains de ces garçons ont du talent, et quelques uns pourraient décrocher un contrat professionnel en Europe ou plus vraisemblablement en Australie. Ils ont fait beaucoup de sacrifices ces dix-huit derniers mois, et il serait dommage de tout gâcher

"Ils doivent avoir un mental fort", affirme Charbonnier. "Nous en parlons ensemble tous les jours. On sait que ce sera très difficile. Nous sommes dans le groupe de la mort, et nos adversaires seront tous contents de jouer contre Tahiti. Mais nous ne perdrons pas par dix buts d’écart. J’en suis certain. L’essentiel est de ne pas avoir peur. S’ils entrent sur le terrain avec la peur au ventre, ils sont fichus. Mais s’ils n’ont pas peur, nous pourrons obtenir un bon résultat, peut-être un match nul. Pour moi, le plus important est qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Je leur ai dit que nous devions être des guerriers. Pour le reste, on verra".

À Tahiti, l’enjeu du football est de motiver les jeunes talents à viser plus haut et à travailler dur en vue d’une carrière professionnelle. Grâce à un tourisme florissant et à de généreuses subventions du gouvernement français, il est assez facile de trouver un emploi à Papeete. Dès lors, rester au pays et jouer au football pour le plaisir semble être une alternative moins risquée.

"Certains de ces garçons ont du talent, et quelques uns pourraient décrocher un contrat professionnel en Europe ou plus vraisemblablement en Australie, là où le championnat est désormais professionnel", déclare quant à lui l’ancien capitaine de Tahiti, Jean-Loup Rousseau, à FIFA World. "Ils ont fait beaucoup de sacrifices ces dix-huit derniers mois, et il serait dommage de tout gâcher".

Parmi l’effectif de Charbonnier, seuls quatre joueurs ne sont pas étudiants, mais ces derniers ont été libérés par leur employeur afin de participer au programme d’entraînement rigoureux du Français.

"Ici à Tahiti, le style de vie est simple, donc il faut parfois les pousser un peu. Mais je ne pourrais pas être plus satisfait des sacrifices qu’ils ont fait pour moi", déclare Charbonnier. "Nous avons donné quelques semaines de repos à l’équipe après le championnat, et l’un de nos gars est revenu avec dix kilos de trop. Il a du talent, mais il doit évidemment avoir une bonne condition physique. Mais regardez-le. Regardez comme il travaille dur. C’est le genre d’attitude que j’aime voir".

"Ces joueurs ont besoin d’un objectif, et celui-ci devrait être d’essayer de se qualifier pour la Coupe du Monde", ajoute Rousseau. "Mais tout dépend de la fédération, car il faut tout faire pour conserver ce groupe".