Le triplé brésilien manqué d'un rien

Un pays peut-il remporter trois Coupes du Monde de la FIFA™ d'affilée ? Les chiffres montrent que jusqu'à présent, c'est impossible. En se penchant sur l'histoire de l'équipe passée le plus près de cet improbable exploit, on ne peut qu'acquiescer.

À cause de la Deuxième Guerre mondiale, l'Italie de Vittorio Pozzo n'a jamais eu la possibilité de défendre les titres conquis en 1934 et 1938. Il faut donc remonter 50 ans en arrière pour trouver trace d'une équipe en quête d'un troisième sacre mondial consécutif. En 1966, le Brésil pose ses valises en Angleterre. Vainqueur en Suède et au Chili, il apparaît comme le grandissime favori de la compétition. Un statut qui lui portera préjudice…

"Pour moi, nous avons été victimes de deux phénomènes : premièrement, il nous a fallu faire le lien entre deux générations, ce qui n'est jamais chose facile ; deuxièmement, la Seleção était traitée comme une équipe d'exhibition, comme si le titre lui était déjà acquis", explique l'ancien arrière droit Djalma Santos à FIFA.com. "Je n'aurais pas dû être du voyage en Angleterre. J'avais 37 ans et j'avais déjà disputé trois Coupes du Monde. Mais nous ne savions pas ce que nous voulions."

Des stars sur le déclin Sachant que le Brésil a renoué avec le succès en 1970, on ne peut s'empêcher de penser qu'Angleterre 1966 restera la meilleure opportunité de réaliser la passe de trois. À 25 ans, Pelé était théoriquement au sommet de son art. Les jeunes Tostão (19 ans) et Jarizinho (21) pouvaient compter sur des coéquipiers expérimentés, déjà sacrés à deux reprises. Rebaptisé complexo de vira-latas ("complexe du chien errant") par le journaliste Nelson Rodrigues, le complexe d'infériorité né lors du Maracanazo en 1950 semblait définitivement oublié après les triomphes en Suède et au Chili. Tous les ingrédients étaient réunis. Pourtant, au bout du compte, ce savant mélange de jeunesse, d'expérience et de confiance n'a jamais pris.

La préparation au Brésil commence mal. La Seleção a pris des proportions énormes et ce phénomène de société doit être exploité au maximum. Le sélectionneur Vicente Feola, l'homme du sacre de 1958, convoque 40 joueurs, qu'il répartit en différents groupes. L'équipe nationale entame alors une grande tournée, qui la mènera dans cinq villes différentes avant de se rendre en Europe.

Les noms des 22 joueurs retenus sont dévoilés en Suède, deux semaines seulement avant le début de la compétition. On y trouve beaucoup de trentenaires comme Djalma Santos, Gilmar, Zito, Bellini et Garrincha. "Non seulement nous ne formions pas une véritable équipe, mais à l'exception de Pelé, tous les doubles champions du monde étaient sur le déclin. Quant aux jeunes, ils n'étaient pas prêts", regrette Tostão dans son livre Souvenirs, opinions et réflexions sur le football.

Faillite collective L'entrée en lice contre la Bulgarie, le 12 juillet 1966 au Goodison Park de Liverpool, restera sans doute comme le meilleur souvenir des Brésiliens. Cette rencontre marque également la dernière apparition côte à côte de Pelé et Garrincha. Les deux hommes marquent tour à tour sur coup franc. Les tenants du titre s'imposent 2:0. Une époque prend fin : avec ses deux champions sur le terrain, le Brésil n'a pas perdu pendant huit ans, alignant 36 victoires et quatre nuls.

Malheureusement, cet ultime succès a un prix. Suivi de près par les défenseurs bulgares, O **Rei est touché au genou droit. Il ne dispute pas le deuxième match face à la Hongrie. Tostão le remplace mais face à une équipe parfaitement organisée autour de Florian Albert et Ferenc Bene, les lacunes brésiliennes commencent à se faire jour. Les Européens l'emportent 3:1, ce qui n'est pas cher payé au regard de leur domination.

Pour ne rien arranger, le Brésil a trouvé un adversaire à sa mesure dans ce Groupe 3 : le Portugal. Pour aborder ce match à quitte ou double, Feola effectue neuf changements. Garrincha fait les frais de l'opération tandis que Pelé, visiblement à court de forme, souffre tout au long d'une rencontre âprement disputée.

À une époque où les changements n'étaient pas autorisés, le Brésil utilise 20 de ses 22 joueurs. Une fois de plus, le manque d'automatismes apparaît criant. Eusebio et Coluna, en route pour la troisième marche du podium, font parler leur supériorité. Battus une nouvelle fois 3:1, les Brésiliens quittent Liverpool et la Coupe du Monde avec le sentiment d'avoir laissé échapper une chance historique de réaliser cette fameuse passe de trois.

"La Coupe du Monde 1966 reste l'un de mes souvenirs les plus douloureux. J'avais déjà manqué une partie de l'édition 1962 sur blessure et en Angleterre, je n'ai pas pu m'exprimer pleinement. C'était très triste, d'autant que nous n'avons pas fait un bon parcours. Au terme de la compétition, j'étais décidé à quitter la Seleção", se souvient Pelé dans un entretien accordé à FIFA.com des années plus tard. "Si j'ai accepté de revenir en 1970, c'est parce que je connaissais une période faste avec Santos. Mais les cicatrices de 1966 étaient toujours là."