Gardner, capitaine et pionnier

Il n'y a pas de plus grand honneur pour un joueur que de porter le brassard de capitaine en équipe nationale. Le faire sur ses terres est sans doute encore plus émouvant. Si, au fil des décennies, de nombreux joueurs ont eu l'occasion d'en faire l'expérience, Robert Gardner restera à jamais le premier.

En effet, c'est en tant que capitaine que le gardien de but a mené l'Écosse lors de son tout premier match international, en novembre 1872 contre l'Angleterre. Pour l'occasion, il s'est même payé le luxe de garder ses cages inviolées. Les images du nul vierge de Glasgow montrent un homme barbu, au regard intense et coiffé d'un chapeau pointu. On peut également lire la locution latine nemo me impune ("personne ne m'attaque impunément"). Cette devise en dit long sur la personnalité de cette sélection écossaise.

Pourtant, l'influence de Gardner ne s'est jamais limitée au terrain, comme nous l'explique Richard McBrearty, curateur du musée du football écossais à Hampden Park : "Il avait une place essentielle, bien au-delà de celle d'un capitaine de sélection actuel. De nos jours, on choisit de fortes personnalités, qui se doivent de donner l'exemple, mais c'est à peu près tout. Gardner était à la fois entraîneur, dirigeant et capitaine. Il avait participé à l'organisation de ce premier match international, sélectionné lui-même les joueurs et répartis les rôles. En l'absence d'un technicien sur le banc, c'est lui qui décidait des changements de postes ou de stratégie. Souvent, ce rôle l'obligeait à quitter son but pour rejoindre le cœur de l'action, comme ce fut le cas lors de ce premier duel face à l'Angleterre."

D.D. Bone, un journaliste sportif de premier plan de l'époque, présente Gardner (tout à gauche sur l'image ci-dessus) comme "le joueur le plus extraordinaire de son époque". "Il est tellement polyvalent que je l'ai vu occuper pratiquement tous les postes : gardien, arrière, défenseur central et même attaquant. Mais c'est en tant que gardien qu'il était le plus brillant. J'ai vu beaucoup de portiers très doués par la suite, mais aucun qui savait utiliser ses mains et son poids avec la même efficacité que Gardner."

Un pionnier amateur de pipe Le capitaine de l'Écosse et de Queen's Park fait aussi figure de symbole de ces premières années. Son club dominait tellement la compétition au niveau national qu'un portrait du Daily Record le décrivait "fumant la pipe sur le terrain, pour se distraire durant ses longues périodes d'inactivité". L'un de ses trois fils, également prénommé Robert, confiait que son père voyait le football comme "une incarnation de l'esprit sportif". "Il m'expliquait qu'il voulait voir l'Écosse obtenir de bons résultats, mais que la perspective d'une défaite ne l'empêchait pas de dormir. Il se représentait le match comme une rencontre entre deux équipes de gentlemen amoureux du football. Dans son esprit, il n'y avait pas de place pour la rancœur, quel que soit le résultat."

Gardner est resté fidèle à cette philosophie tout au long de son existence. Après avoir porté le brassard de capitaine en sélection, il a fait partie du comité fondateur de la Fédération écossaise de football en 1873. Il a même occupé un temps les fonctions de président. C'est dans cette carrière de dirigeant que se cache la seconde partie de son héritage. "Le jeu et le rôle de capitaine représentent la facette la plus populaire de Gardner", poursuit McBrearty. "Mais à cette époque, le football prenait également forme dans les salles de réunions. On en était encore à définir les règles, le développement et les structures. Là aussi, il a eu une grande influence."

Il faut se souvenir que ces premières joutes internationales ont été proposées parce que le football, à l'époque, était un jeu méconnu. Le rugby tenait le haut du pavé en Angleterre et en Écosse, tandis que la réputation du football n'avait pas dépassé les frontières de Londres. "On le considérait comme un sport élitiste. Les premiers clubs étaient pleins de futurs Premier Ministres et de lords. À l'époque, personne n'aurait imaginé que le football deviendrait la référence en Grande-Bretagne et encore moins qu'il serait un jour le sport le plus populaire de la planète", précise McBrearty. "Les personnes en charge de l'administration à cette époque ont joué un rôle capital et ces premières rencontres internationales ont permis de susciter l'intérêt. Gardner était au cœur de ce mouvement. Il a non seulement participé au premier match contre l'Angleterre, mais il a aussi fait le nécessaire en coulisses pour que cette affiche puisse avoir lieu."

Tragédie et héritage Malheureusement, le premier capitaine écossais est décédé moins de 15 ans plus tard, des suites d'une tuberculose. Il n'avait que 39 ans. Sa légende vit toujours dans les ouvrages consacrés à l'histoire du beau jeu et à travers les expositions du musée écossais du football. Parmi les pièces présentées, on trouve une lettre de 1868 - la première échangée entre clubs écossais et l'une des plus anciennes liées au football association - proposant un match avec un autre club de Glasgow. "Ces lettres étaient indispensables pour organiser des matches", souligne McBrearty. "Le football en était encore à ses balbutiements. Il fallait donc décider si les équipes auraient 11, 15 ou 20 joueurs ou si les joueurs de champs pourraient prendre le ballon à la main, ce qui était encore assez courant à l'époque."

Gardner était amateur. Il disputait les matches et participait aux réunions sur son temps libre. Tout était fait par amour du jeu. "Ce n'était pas seulement un personnage historique important, mais aussi quelqu'un avec une vraie vision. Il savait dans quelle direction il souhaitait faire évoluer le jeu et les équipes", conclut l'historien.